J’ai appris la nouvelle comme si j’avais pris une claque dans la gueule par un inconnu dans la rue. Autrement dit brutalement et douloureusement. Le CORP arrive au bout de ses nuits FAUVE qui auront durées autant de kilomètres que l’intitulé de leur ultime album : 150.900. Cette annonce m’a tout simplement déchiré l’âme, comme si j’étais passé devant mon bistrot ancestral en rentrant de bosser et que je voyais le tôlier abaisser le rideau métallique dont les grilles laisseraient entrevoir une pancarte avec inscrit en rouge à main levée mais déterminée : « Cessation d’Activité ».

Car Fauve et moi c’est une longue histoire, même si je connais autant les membres du collectif que je connais les caractères chinois.

Le groupe Fauve, et par extension le Fauve Corp, c’est pour moi comme une bande de frère qui lorsque tu es en galère vient te chercher et te dire : t’inquiète pas, t’inquiète pas, on va te sortir de là !

Je me rappellerai toujours de ce jour où j’ai assisté à ma première thérapie de groupe à laquelle je me suis invité tout seul. Car tout seul je l’étais ce jour là, comme beaucoup d’autres avant et bien trop après, dans ma tête, dans mon cœur et dans mes couilles comme dirait un autre grand corps malade.

C’était le 28 Septembre 2013 au festival Détonation à La Rodia de Besançon.

A ce moment là dans ma vie j’étais la copie conforme du portrait que j’allais me faire tirer en chanson. Et par tirer, j’entends par là les paroles qui allaient me mettre à nu et qui comme des coups de pinceaux donnés par un artiste illuminé allaient me violer en public sous les applaudissements et les cris hystériques des adolescentes ayant eu la permission de minuit.

J’étais pile poil le bon petit blanc cassé dans son costume gris trop grand pour lui expatrié pour gagner de la easy monnaie afin de cotiser pour sa retraite, car la retraite c’est ce qu’il y a de plus important tu verras comme on lui avait dit.

Un bon petit Français moyen depuis toujours à l’abri du besoin, élevé entre un père saoûlard gueulard et rentre tard comme il faut à toujours se plaindre que rien ne l’est, comme il faut, et une mère carriériste qui s’enferme tous les jours dans son bocal professionnel pour échapper à la querelle maritale quotidienne, un bon petit gamin qui depuis que l’anorexie lui avait asséchée les formes de sa folie en première année du lycée n’avait pas arrêté de se faire cogner par les institutions afin qu’il reste dans le droit chemin que l’on avait tiré pour lui à la loterie du conseil d’orientation.

Mauvais numéro, raseur de murs d’une pièce carrée entouré de bourreaux et d’agneaux déformés, bouloté par la boulimie sans jamais retrouver l’envie de croquer dans le sain ni même d’en toucher un jusqu’à la fin du secondaire, puis balloté entre les bancs des facultés  tel un prisonnier sur une galère à ramer pour une embarcation sans capitaine prise dans l’orage et qui ne sait pas elle même dans quelle direction aller, c’est finalement dans le tunnel du travail que j’ai fait naufrage.

Rejoignant ainsi chaque matin mes con-citoyens pour franchir la frontière de l’aliénation et répéter jusqu’à la perfection cette funeste descente au bureau, sous les seuls flambeaux de nos phares de bagnoles toutes identiques dont le logo ressemble à s’y méprendre à deux paires de menottes.

Pieds et poings liés, chaque jour je me suis enfoncé un peu plus dans le blizzard épais et gris de la mine de ma vie, façonnant petit à petit mon mausolée par la seule force de mes mains recroquevillées avant l’âge et la sueur de mon front creux buriné par des liasses de chiffons numérotés trempés dans la paraffine de mon âme desséchée.

Alors évidemment pour oublier celui que j’enterrais chaque jour de l’année, tout y est passé.

Whisky, clope, Lexo, pute, porno et autres produits qui te font du mal là où il te manque du bien. Et surtout des innombrables fuites nocturnes que l’on rend interminables, seuls moments de répit où l’on peut montrer son vrai visage déformé sans avoir peur de s’afficher que les hallebardes clignotantes des lampadaires fatigués améliorent le temps d’une nuit.

Combien de jours. Combien d’ennui. Trop jusqu’à ce jour. Jusqu’à ce 28 Septembre 2013.

Bien sûr que j’avais entendu parler du phénomène FAUVE. Mais alors que j’étais reparti pour me mettre encore une fois à l’envers, c’est ma tête et mon corps tout entier qui se sont fait retourner.

Ce concert restera dans ma mémoire jusqu’à ce que je la perde, et quand bien même, j’en aurai gardé une copie dans mes tiroirs.

Quentin et ses potes ont craché des vérités en images et en mots avec un flow de possédé tellement aiguisé et déterminé qu’ils ont percé les âmes de l’assemblée tel un hymen de jeune pucelle pas prête à encaisser. Et autant dire que ça a saigné.

Moi j’étais au milieu de l’assemblée, un peu en retrait comme d’hab, et j’ai terminé le concert au pied de l’estrade sans même m’en rendre compte. Ce soir là c’était comme dans mes rêves où je me retrouvais à poil dans la foule. Sauf que là, j’avais pas honte du tout. Je m’en foutais. Là je m’acceptais. Je me suis accepté. Et pas parce que j’étais tout habillé non. Non, mais parce que cette nuit j’ai trouvé l’épiphanie que je traquais depuis tant d’années.

J’ai entendu dans le public certains dire que c’était surfait, sur-joué, que le chanteur allait retrouver son psy dans les loges. Mais en fait je savais qu’au fond d’eux même ils flippaient. Car leur psy à eux était là, devant leurs yeux. Ils flippaient de se faire eux aussi tirer le plus sale portrait de ce qu’ils étaient à ce moment précis. Le déni et la moquerie c’est bien les plus primaires et basiques des réactions d’auto défiance face au danger, face à la vérité.

Moi j’ai croisé le crew d’un regard hagard juste après le concert. Le temps s’est arrêté juste un instant en regardant ces frères. J’ai pas pu enquiller ce soir là. Je suis rentré chez moi. Direct. J’ai avalé les kilomètres tel un shot de whisky. Ca brûle mais tant pis. Je n’arrivais pas à m’en remettre. La route à défilé sans que j’aie l’impression d’avancer. Et puis le lendemain matin, tout a changé. Il fallait que ça s’arrête.

J’ai commencé à remettre les gens en place au taff, à rigoler tout seul comme à leurs nez en face à face, à voir que l’on n’était pas des salariés mais des clients d’un vaste HP.

J’ai quitté mon taff quelques semaines plus tard, un matin, pour ne jamais y retourner. Sans même le temps de m’expliquer, et sans me retourner. De toute façon les types n’auraient rien callé, trop au point mort dans leur petite vie bien cintrée. C’est quelque chose qu’il faut vivre pour le comprendre, et encore plus pour l’assimiler.

Depuis, bien des choses ont changées. Alors bien sûr que la galère de la société est toujours là pour nous les briser, qu’il n’y a toujours pas grand chose qui va, mais maintenant j’ai arrêté d’être ce que j’étais, et j’ai choisi d’être ce que je suis aujourd’hui. Libre. Et ça, désormais pour moi, ça existera toujours.

Cet album, 150.900, c’est à la fois une fin mais aussi un début pour le FAUVE CORP.

Une fin en soi d’un projet, mais aussi et avant tout un au revoir en guise de remerciement pour tout ceux devenu la grande famille FAUVE.

Et également un début, un début d’un truc nouveau pour le CORP, qu’il leur reste encore à définir. Il y a fort à parier que ce sera encore un truc bandant, un truc dément, un truc comme ça, comme cet album.

Un jour nouveau se lève donc pour le CORP après une longue nuit FAUVE. Et avec lui, un horizon vaste et infini.

Pour moi cet album c’est un peu comme le live d’une partie de ma vie. Une boîte de Pandore qu’il ne faut surtout pas oublier d’ouvrir de temps en temps.

Et d’un point de vue artistique, c’est le Graal de la chanson française. Tout simplement. Bah voyons dirons d’autres. Le calice contenant la sève qui coule en chacun de nous, jusqu’au dernier grain râpeux de sa lie. Tout est dit.

Maintenant que vous avez compris que cet article ne sera pas du tout objectif, je vais vous présenter la dernière relique d’un groupe qui restera à jamais mythique.

Le coffret cartonné revêt les couleurs et le logo ≠ de FAUVE, rouge sanguin et noir de colère.

L’envers du décor est une photo en light motion superbe entre une arcade de lumières rouges en haut et une levée de faisceau baignés dans une lumière bleue. Abstrait, personnellement j’y vois des âmes s’élever pour rejoindre une voûte étoilée. Sans même avoir fumé.

L’architecture des chansons est telle un plan de route de 150.900 kilomètres de long. Des interludes, enregistrées entre le 2 et le 5 Novembre 2015, viennent régulièrement ponctuer ce récit de voyage tels des behind the scene retraçant cette épopée vécue par les membres du CORP.

A noter également qu’une exclu incontournable des débuts de FAUVE est venue se glisser sur ce monolith musical, à savoir « JENNIFER », rendant cette biographie (presque) complète.

Comme annoncé par le groupe, une faute de typo s’est glissée dans l’impression du booklet, ultime signe que rien n’est parfait, mais que c’est ce qui en fait son charme et son caractère, unique.

Chaque vinyle est une œuvre d’art abstraite avec sa propre palette de couleur et en son centre, le logo, immuable réminiscence de l’essence représentée sur chacune de ces toiles cartonnées.

Le dos de chacun de ces vinyles recèle d’ailleurs une petite surprise. Tout comme chacun de nous est infiniment nombreux, c’est l’assemblage de chacun de ces fragments qui constitue notre unicité. Pour le coup, il s’agit d’une fresque de quatre vinyles représentant en panorama le groupe sur scène devant la foule sur lequel viennent se sur-imprimer des fragments de souvenirs du CORP lors de ses concerts. Émotionnellement et visuellement, c’est juste puissant.

Les vinyles quant à eux ont chacun leur code couleur. La face A reprend systématiquement le motif de la pochette associée, alors que les faces B ont chacun une teinte unie reprenant la dominante de la couleur de la pochette.

La démarche est vraiment aboutie encore une fois. Comme pour faire écho aux textes, une face est unie et cohérente en teinte et en forme, et l’autre déstructurée et aux couleurs mélangées. L’agneau et le loup dans une même peau. Je trouve cette versatilité torturée et implacablement lisse à la fois d’une grande richesse encore une fois.

Les deux Cds sont plutôt rough, bruts dans leurs petits emballages blancs old skool, mais imprimés avec des motifs similaires aux pochettes des vinyles. Le CD 1 présente un motif unique, alors que le CD 2 reprend celui du vinyle 1, Face A. Pour valoir ce que de droit comme dirait l’autre…

Le booklet enfin. Un véritable carnet de voyage, ou de colonie de vacance, au choix du client, comme un journal intime mais écrit à 40, si ce n’est pas le double… voir le triple.

Blindé de clichés comme autant d’instantanés, de dessins, de morceaux de textes, un véritable melting pot de média qui reflètent la richesse dans sa forme la plus brut, la plus authentique et la plus sincère, comme au réveil d’une soirée inoubliable où les souvenirs continuent de flirter avec la réalité.

Et comme il est inscrit sur le bracelet qui accompagne le coffret et couronnera votre poignet, ça, TOUT ça, « ça existera toujours ».

Merci encore une fois pour tout les copains. Adieu, et à plus tard donc.

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